Dans ce petit village de France dont j’ai oublié le nom, je ne l’ai rencontrée qu’une fois. Non pas que je n’y sois pas revenue, mais elle était déjà partie. L’histoire raconte qu’elle a été kidnappée par des forains soucieux de faire fructifier leur commerce.
Elle était notre miroir à tous. Elle parlait à l’envers
Certains criaient au scandale des nouvelles formes d’apprentissage inventées par des sorciers, piètres joueurs du Ministère de l’Education. Je savais par la vieille du village que l’enfant n’était pas allée à l’école.
Je l’avais vue sur la place, vêtue comme une gitane, approcher les touristes venus de tous pays. Certains d’entre eux lui disaient qu’ils « n’avaient besoin de rien », d’autres encore qu’ils « n’avaient rien à donner ». Aucun ne prenait la peine d’écouter ce qu’elle disait. Victime de ses guenilles, elle se faisait chasser après qu’elle ait prononcé leurs mêmes mots sur la même intonation.
Un indice passé inaperçu.
La vieille m’a raconté que les forains avaient vu son manège. Elle me dit qu’elle avait compris son langage mais qu’elle avait eu si peu de choses à lui dire que la petite lui avait échappé.
Ha… ces Vieux qui voient tout et qui ne disent rien si personne ne s’intéresse à eux…
J’ai questionné l’ancêtre le premier après midi de mon retour au village.
- « Elle parlait à l’envers, me dit-elle
- Comment ça ?
- Elle répétait les phrases de toutes les personnes qu’elle croisait, des personnes de toute nationalité, mais elle leur rendait leurs mots en les prononçant à l’envers. Un génie ou une folle cette enfant, capable de parler toutes les langues à l’envers ! Autant dire une incomprise ! C’était à l’époque où beaucoup s’évertuaient à créer, inventer, emberlificoter des méthodes d’apprentissage du langage, toutes aussi farfelues les unes que les autres. Les parents devenaient fous et les gamins étaient perdus. Elle, non, car elle n’allait pas à l’école et apprenait à sa manière les multiples façons de parler. Elle était à part bien sûr, et de ce fait, a été rejetée de tous les camps normés qui imposaient qu’un mot se lise à l’endroit. Elle était pourtant fière la gosse ! Elle apprenait à lire et parler à l’envers et n’apprenait que comme ça. De mon fauteuil installé dehors sous la fenêtre de ma cuisine, j’ai écouté tout ce qu’elle racontait aux touristes. Avant toi, je n’ai jamais parlé à personne de ce que j’avais compris.
- Où est-elle ?
- Des forains l’ont emmenée pour la montrer…pour l’argent...
- Comme des montreurs d’ours ?
- C’est ça…ou des montreurs de singes… et nous avons perdu notre enfant miroir. Celle qui pouvait refléter nos langages, nos dialectes en nous renvoyant la beauté des sons et l’imaginaire des phrases
- Vous l’avez entendue et rencontrée parfois…vous vous souvenez de son prénom ?
- Bien sur ! Elle s’appelait NIMSAY
- Nimsay ? quel drôle de prénom
- Oui… C’était YASMIN, mais à l’envers
Universellement vôtre
Isabelle
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