Il n’avait que 10 ans. Certains disaient qu’il ne comprenait pas tout mais qu’il avait tout saisi.
C’était ça. Il saisissait chaque matin les mots que les vieux et les moins jeunes laissaient à leurs fenêtres et moyennant quelques gâteaux (ou parfois des bonbons) il se faisait fort de les amener à leurs destinataires.
Il n’avait que 10 ans mais il savait tout de nous : nos plaintes, nos colères, nos envies, nos désirs d’Amour, nos aveux, nos confidences indicibles autrement.
A chaque fois qu’il prenait le mot de chaque demeure fermée, coincé sous une pierre, posé sur le rebord d’une fenêtre, accroché au portail, il s’empressait (jeunesse oblige !) de le lire pour imaginer ce que le ou la destinataire allait en penser, en croire ou en vouloir. Il s’amusait de cela pour nous faire croire à tous qu’il gouvernait notre monde et pouvait ainsi en changer le cours.
Quand je pense à lui, c’était il y a 50 ans, je suis certaine qu’il a joué avec nos mots pour distribuer de l’AMOUR car je suis persuadée qu’il n’a pas tout délivré.
Ce pitchoun était à l’époque, le seul à pouvoir courir de ruelle en ruelle, gambader de campagne en cité pour tisser entre nos âmes enfermées un lien indéfectible.
Ce morveux choisissait, j’en suis sûre, quel petit bout de papier adresser à qui il voulait. Il choisissait tout autant d’attendre quelques jours pour déposer un message ou ne rien en faire.
Ce galopin avait tout saisi des mots impossibles, écrits à l’encre de la rage pour les garder par devers lui dans les poches de son pantalon trop large, ou les planquer dans sa cachette.
Je n’ai jamais vu son visage. Seulement sa silhouette et ses vêtements trop grands.
Je me souviens qu’un jour, je devais avoir 30 ans, j’ai trouvé sous ma porte un mot écrit à la craie.
Le lutin l’avait déposé certainement dans mes heures de sommeil. Ce mot disait « J'AI FAIM ET JE TE DÉSIRE ». Il n’était pas signé, tant l’expéditeur était assuré de sa destination ! Or, le petit magicien des messages me l’avait adressé. Il a changé ma vie, mais comme je ne pouvais le dire à personne à l’époque, j’ai décidé ce jour là de jouer moi aussi aux mystères des missives.
J’ai répondu « JE T’AIME » et j’ai accroché comme à l’accoutumée, le mot à ma fenêtre.
Le soir venu, je me souviens de m’en être voulu. Je me répétais en boucle ma bêtise d’avoir donné à un môme ingénu le pouvoir d’offrir mon Amour à un.e Inconnu.e ! Quelle idiote…. Ces mots si tendres, si doux, si beaux ne pouvaient pas être donnés aux 4 vents ou à n’importe qui !!
J’ai écrit cette nuit là plein d’autres mots, déterminée à les disséminer dans mon jardin pour que l’olibrius mal fagoté haut comme 3 pommes, les prenne dans ses menottes et les dépose à chaque fenêtre. Ces mots disaient « Je m’en veux », « Je regrette », « Je me suis trompée », « Non je ne t’aime pas »…et autres billets d’humeur.
Toute la nuit, j’ai découpé de petits bouts de papier et inscrit sur chacun d’eux, mes maux qui disaient « NON ».
La lueur de l'aube m’a réveillée, je m’étais assoupie par terre au milieu de toutes mes feuilles déchirées. Je suis allée à la fenêtre pour scruter le passage de l’affreux Jojo qui détenait ma vie entre ses petites mains. Le canaillou était déjà passé !
Une petite feuille était glissée dans le dormant de ma fenêtre. Juste pliée en deux, elle ne portait que deux mots : « MOI AUSSI ».
J’ai alors ouvert ma porte et jeté dans l’herbe mes gribouillis de la nuit, résolue que j’étais à faire cesser cette mascarade.
Des jours ont passé sans que le messager de Lettres ne revienne près de chez moi. Je constatais que de tous mes papiers jetés, un par jour disparaissait de mon jardin, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul.
Le farfadet avait aussi choisi de prendre mes colères et mes refus pour…peut-être, ne les offrir à personne. Il m’avait probablement oubliée car je ne recevais plus rien.
Lasse du silence des papiers froissés, j’ai repris ma plume et j’ai de nouveau écrit plein d’autres mots jolis sur plein d’autres morceaux de feuilles. Je les ai, cette fois, tous disposés dans mon jardin en prenant le soin, avec eux, de dessiner un soleil.
Le lendemain, je vis que le petit démon espiègle les avait non seulement tous pris, et certainement distribués, mais avait également déposé tous ceux qu’il avait voulu m’adresser en ayant, lui aussi, soigneusement dessiné un soleil.
- « Qu’est ce que t'avais écrit Mamie ?
- VOUS ME MANQUEZ…
- Et qu’est-ce que t'as reçu Mamie ?
- TOI AUSSI TU NOUS MANQUES...
- Qu’est ce que ça t’a appris Mamie ?
- Que la malice du petit a recréé l’humanité »
Messagèrement vôtre...
Isabelle
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